Récit n°11

Dimanche 27 Avril 2008 : 39ème étape, Mariupol-Taganrog / 128 km.

Ce n’est pas un jour à faire du vélo. Je le sens. Les globules rouges crapahutent dans mes artères et c’est mauvais signe, ils agacent mes follicules pileux, et comme ceux-ci enserrent mes muscles horripilateurs, ça me hérisse. Et quand je suis hérissé, il vaut mieux mettre des gants pour ….
Allons !Allons ! Calmos ! Calme toi Pacha sinon tu vas finir dans un goulag. Bon d’accord, je me calme. Je suis calme, mais quand même ! D’abord au départ, nous avons eu droit à une ¨chagatade¨* qui a d’un coup, retrempé nos caractères et trempé nos sous-vêtements jusqu’au string, jetable heureusement. Elle était aidée par un vent cyclo-niqué, qui avait découvert un passage entre le cou et le poncho. Ce sournois guidait la flotte et ne l’abandonnait qu’au nombril. Nous étions gelés. Entrés en règle avec l’administration Ukrainienne, nous pensions avec ce cartésianisme naturel qui nous caractérise, que nous pourrions en sortir aussi blanc que nous étions rentrés. Surveillés et entourés continuellement par la police nous ne pouvions imaginer qu’une quelconque suspicion puisse subsister. Deux heures de palabres, des passages d’un bureau à l’autre et retour au premier, avec signature d’imprimés et tout ça avec des pieds qui faisaient psschicc, psschicc dans les godasses. Tout a une fin, ouf ! Nous sommes sauvés, nous sortons d’Ukraine. Nous passons en Rus…non, on ne passe pas. En Russie, nous n’avions pas encore rempli de formulaires. Grosse !grosse lacune. En Russie, il faut remplir des formulaires, c’est obligatoire et aussi naturel que de boire de l’eau à la Grotte Massabielle. On rentre dans un bureau et on ressort pour rentrer dans un autre bureau et puis il faut ressortir sous la pluie pour signer en bas de la page. Cinq heures ont été nécessaires à des petits Français gentils, affables et souriants comme tout, pour rentrer dans ce vaste pays où ce qu’il y a à voler peut aisément s’emporter sur une bicyclette. Il y en a un de chez nous qui doit se faire passer pour le Président de la République. Je n’ai pas encore repéré sa bobine, mais il va falloir que je localise cet oiseau, parce que ce n’est pas possible qu’une escouade de policiers, soit continuellement derrière nos socquettes depuis notre entrée en Serbie. Une garde d’honneur aussi collante doit avoir reçu des consignes spéciales, pour gens spéciaux. Il est dix huit heures lorsque bien groupés, nous entrons enfin dans l’ancien paradis soviétique, dont il ne reste plus que les anges gardiens. Les fatigués, n’ont pas droit à la fatigue, ils doivent pédaler comme les hommes en forme et les hommes en forme comme les fatigués. Tous Grroupiiirrr !! Tout à coup, cette sombre journée s’illumine. Deux cents loupiotes viennent de s’allumer. Il fait nuit, et notre procession ressemble à la traversée du Litor un soir de Bayonne-Luchon. Il est vingt deux heures trente lorsque nous entrons à l’hôtel. 128 bornes en 14 heures, ça fait du, attends, du 9,142 km/heure de moyenne. A ce train là, nous ne serons pas à Pékin pour l’arrivée du Marathon. Sale journée, je le savais, oublions, et comme mon système pileux s’est recouché, je vais faire comme lui. Et tant pis pour les ronfleurs, je ne les écouterai même pas.
• * Chagatade, mot Gascon. = averse plus grosse et d’une durée plus longue qu’un chagàt qui est déjà presque un déluge.

Lundi 28 Avril 2008 : 40ème étape, Tangarog – Rostov sur le Don / 95 km.

Les journées se suivent et décor mis à part se ressemblent. Après la journée éprouvante d’hier, la levée du corps ne s’effectuant qu’à dix heures, physiquement et moralement retapés par cette nuit prolongée, le beau soleil qui nous attend au départ laisse présager que cette courte étape de 70 km. se déroulera sur un doux nuage. Je ne me suis pas trompé de beaucoup, mais en fait de nuage, c’est un Cumulo-nimbus qui nous suit et gâche ce qui aurait du être une balade peinarde. Et ça continue : « Grrroupiiir ! Tous Grrroupiiir ! » A chaque crevaison, on peut dire que l’esprit communautaire joue à plein. Les cents copains d’un seul élan mettent pied à terre pour attendre et aider le malchanceux qui a entendu sa chambre à air pousser un long et douloureux soupir. Je ne veux pas dire que tous le font de gaîté de cœur, mais le peu de conviction est aidé par les glapissements des séraphins qui nous encadrent. A cinq ou six reprises, la caravane a été arrêtée pour de simples crevaisons. Ce n’est pas grave, mais cette privation de liberté nous irrite et nous regrettons par moments, que la France ne s’étende pas au moins jusqu’à Pékin. Il serait si simple que le groupe ou seulement trois ou quatre coéquipiers stoppent et aident à la réparation, pour ensuite revenir facilement sur le gros de la troupe. Mais non ! Dans ce Paradis ci, rien n’est laissé à l’initiative personnelle, tout est planifié, consigné, Ukase… Oukase… Oukasou ? Nous longeons la mer, c’est sûrement la merd’Asov et j’ai l’impression d’être emprisonné dans un cagibi, roulant certes mais cagibi quand même. Les pensions en hôtel sont trop chères et nous préférons opter pour un camp de vacances. Nous traversons Rostov sur le Don sans encombre, encore et toujours protégés par les envoyés du Paradis. Trente cinq kilomètres plus loin, enfin nous trouvons notre havre de paix sur les bords du Don. Demain jour de repos, j’espère vous faire visiter les environs. Ce soir, j’ai besoin de sortir mon casque, et ça urge car les montées d’adrénaline ensuite refoulées, ont constitué un véritable casse-tête.

Mardi 29 Avril 2008 : journée de repos, corvées personnelles et collectives, visite, sieste.

Afin de ne pas faire de peine à Céleste, compagne irréprochable, je ne m’étendrai pas sur ce sujet, mais je pense que revenu à Berbérust, j’essaierai le vélo couché. C’est magnifique de pédaler dans la nature avec le seul souci de tricoter des gambettes, mais alors, coincer la bulle sur un doux plumard, sans avoir ce souci, c’est absolument divin. Il me semble que cette solution doit assurer la double extase : pédaler-couché. Tu t’imagines tout ce que peut offrir le cyclotourisme ? Farniente sur les bords du DON, rien que ça ! Farniente, dans ma petite tête où le bigourdan s’impose dans les langues latines, farniente se décompose en Far qui veut dire : faire et Niente qui veut dire Rien. Alors je FARNIENTE à fond, comme le mot je me décompose, je me liquéfie, je m’évapore. Tiens René, j’arrête même de penser, je coupe la communication. Buuuuffffff ! ffffff ! sssssss !

Mercredi 30 Avril 2008 : Rostov sur le Don – Chakhty /82 km.

Aujourd’hui, comme disent les copains rugbymans, nous faisons ¨basique¨. Petite étape, petite vitesse, arrêts fréquents, pas de rétention d’urine, les prostatiques et les photographes sont à la fête.
Nous sommes toujours accompagnés par nos anges à ailes de chauve-souris. Quoique pour une fois nous allons apprécier leur service. Il nous faut traverser le Don. Pour traverser un fleuve, comme chez nous, le pont en est le moyen le plus rapide et le plus sûr, la seule différence, c’est qu’ici, toute circulation y a été interdite. Grâce à notre escorte, nous effectuons une majestueuse traversée, orgueilleusement ressentie comme une immense faveur accordée à juste titre à des ambassadeurs du courage, de la ténacité, et de toute ces qualités qui font que les petits Français sont admirés partout dans le monde. (Cette dernière tirade, j’ai essayé de te la livrer en Russe, si par cas le K.Gi.Bi. m’avait mis sur écoute télépathique. Ils en aurait pris un sacré coup sur la patate. Je voulais leur en mettre plein la vue, mais ça me prenait trop d’octets, le disque dur ramollissait. Alors n’en tient pas compte.) Dans une décontraction totale, nous pédalons sur une belle route confortable qui nous mène à Novocerlasck. Très belle ville historique, un bel Arc de Triomphe, une cathédrale, deux églises orthodoxes et les numériques se transforment en mitraillettes. Pique-nique bienvenu et prolongé et la promenade continue. Trompettes de la Renommée, vous êtes très bien embouchées ! Elles nous ont précédé, ces divines trompettes. Ce soir à l’arrivée, c’est une grande fête. (Phrases en copropriété avec Georges Brassens.) A l’entrée de la ville, un peloton de filles, vient à notre rencontre. Avec une gracieuse langueur, elles se positionnent de chaque côté de notre groupe et nous encadrent jusqu’à l’arrivée. Quel bonheur ! Combien est apprécié le remplacement de nos cerbères moustachus par ces adorables nymphettes. Elles nous conduisent au pied d’un bâtiment officiel où nous attend entouré d’une multitude d’enfants, le Président de l’office des Sports et du Tourisme. Tandis qu’une jeune fille passe parmi nous accompagnée de deux jeunes footballeurs pour nous offrir le pain et le sel de bienvenue. La Marseillaise éclate soudain, martiale, revigorante, elle nous donne la chair de poule. Surtout suivie de l’Hymne Russe, nous avons l’impression que nous sommes à la plus haute marche du podium des J.O. Quand je te disais que les trompettes …. bientôt peut-être LA GLOIRE !!! Aïe ! Merde ! J’ai manqué la marche. On ne peut pas dire que c’est un pays de rêve.

Jeudi 1er Mai 2008 : 42 étape, Chakhty – Belaia Kalitva / 116 km.

Grandiose ! Nous sommes dans le pays du TRAVAIL, le pays où même les clubs de Foot ont des noms qui évoquent l’activité : l’Arsenal, le Dynamo, etc.…Eh bien ! Nous y sommes le 1er Mai, jour de sa fête. Comme chez nous pour le fêter, on ne fait rien. Nous avons bien sûr accompli notre boulot journalier : bouffer du kilomètre dans un paysage ni varié, ni distrayant. Nous qui rêvions dans notre jeunesse à ce pays sauvage où les charges guerrières des Cosaques s’effectuaient au cri
impressionnant de : « Zaporogues » !!! repris en cœur par des milliers de cavaliers. Crois-le ou laisse-le, c’est devenu le Pays du Matin Calme. Seul le fait de n’y être jamais passé, nous incite à regarder les alentours. C’est le calme plat jusqu’à l’arrivée à Belaia-Kalitva. J’ai dit grandiose, c’est vrai, grandiose est la réception offerte par les Cosaques au cœur aussi grand que leur pays. Depuis 1917, soumis au régime Soviétique contre lequel ils avaient lutté farouchement, ils retrouvent enfin leur Liberté et leur Orthodoxie. Bien sûr ils n’ont pas renouvelé leur garde robe, et les costumes de parade caché par des panneaux de médailles les fait ressembler davantage à la devanture du Palais du Rosaire qu’aux coureurs de plaines qui ont imagé notre enfance. Sous le costume, le Cosaque n’a pas changé. C’est un homme comment dire ? Humain, j’ose le dire, droit, affable, généreux. Il est d’un humanisme qui ressort de toute sa personne, ancré dans ses gènes par une terre ingrate, pauvre mais tant aimée. Il est né et a toujours vécu en sachant que sans partage et sans mutuelle contribution à la vie collective, il mourait. Ceux qui ne le savaient pas, n’ont pas tardé à l’apprendre. Au cours de la cérémonie officielle, le pain et le sel traditionnels nous ont été offerts. Un orateur emphatique, dont la voix me fait penser à André Malraux, nous raconte longuement avec une précision stupéfiante de détails, l’Histoire de son peuple. Il en a fait la check-list, les travailleurs en premier, puis les hommes d’Etat qui les conduisent vers un grand avenir plein d’espoir, les savants, les sportifs, les glorieux combattants morts pour que d’autres vivent, les artistes, et la religion enfin retrouvée et permise. Bien entendu notre discours en réponse, s’il est aussi sincère, sera beaucoup moins long. Nous sommes hébergés dans un camp de jeunesse au confort quelque peu Spartiato-Cosaque, mais comme le Pays du matin calme est aussi celui du soir calme, calmement nous nous endormons.

Vendredi 2 Mai 2008 :43 étape, Belaia-Kalitva – Morozoyskaia / 95 km.

Sainte Russie ! Immense Russie ! Tout ici est hors mesure, d’abord la ferveur religieuse de gens sevrés de leurs pratiques depuis des décennies, et qui d’un seul coup recouvrent la liberté de culte. L’Eglise Orthodoxe est majoritaire, et certainement la plus riche. Son architecture, les œuvres d’art qu’elle présente avec évidemment les merveilleuses icônes, les costumes liturgiques dont le luxe laisse pantois les catholiques et leur petit curé de campagne. Et la planification ! Parlons-en de la planification. Ici tout est planifié. La terre, plaine infinie où seule l’ombre du bulldozer serait utile. Qu’en dire sinon que l’on se l’imagine sans fin comme l’Univers. C’est pour cela que je parle très peu de vélo, il n’y a rien à dire. Nous pédalons, nous pédalons, sur un gigantesque terrain de tennis. Planifiée aussi l’administration, Service, service. Jugulaire, jugulaire, Règlement, règlement. Pas de poésie, de l’efficacité ! Et plus nous avançons dans cette démesure, plus nous pensons que cette planification est naturelle et nécessaire. Imaginez un peu si l’immense Russie était gérée avec l’indolence administrative qui règne chez nous ce serait un véritable b…azard. Pour nous, et surtout pour la Fédé dont c’est le souci prioritaire, la sécurité est assurée par un escadron de policiers. Cette précaution au début nous paraissait intempestive, gênante et incompatible avec notre esprit de randonneur libre. Mais chemin faisant, la sagesse nous a donné la raison, la raison nous a donné la tolérance et la tolérance le confort dans la réalisation de nos étapes. Nous nous louons maintenant des services que rendent ces accompagnateurs incongrus. Nous ne sommes plus en Europe, celle qui emploie l’alphabet gréco-latin et les chiffres arabes. Nous avons beau écarquiller les yeux, lire les panneaux indicateurs de gauche à droite ou de droite à gauche, nous stationnons en panne devant les panneaux. Devons nous rester bouche bée lorsque nous posons une question dans une langue que les autochtones ne comprennent pas et qu’ils nous répondent :« Ya ni panimáyu !» C’est dans ces moments là, c'est-à-dire dans le besoin que l’on s’aperçoit de l’utilité des choses et en l’occurrence de la qualité de la planification administrative qui ne s’embarrasse pas de fioritures et de sentiments, mais qui est efficace à cent pour cent. Et maintenant, non seulement nous supportons nos Cerbères, mais nous les trouvons indispensables. Et puis comme ils changent tous les jours, ça nous fait de nouvelles trombines à découvrir. C’est la seule nouveauté dans le paysage.

René Delhom

Mis en ligne vendredi 9 mai 2008

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