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Daniel Abbadie, un organiste au grand cœur

vendredi 12 août 2016 par rédaction

L’église de Cauterets réunissait, ce 26 juillet 2016, une assemblée émue pour accompagner de musique et de mots un homme que beaucoup de Lourdais connaissaient « sans le connaître ». Qui n’a aperçu en effet, passant sur le trottoir de la rue de Bagnères, l’étroit salon de toilettage L’Esthétichien où officiait Daniel Abbadie depuis une trentaine d’années ? Qui pouvait deviner que, dans les deux étages exigus qui surplombaient le salon, logeaient, bien à l’étroit, un orgue, un clavecin et un musicien de grand talent ? Il possédait, à son arrivée à Lourdes, une meute de lévriers afghans, qu’il promenait le soir dans le quartier de l’église, et qui impressionnait par sa magnificence ; mais on imagine bien que, malgré toute la passion qu’il avait pour ses complices canins, la taille de son logement dut le faire bientôt renoncer à cette compagnie. C’était vers la fin des années 80.

Je n’ai pas la prétention d’avoir été de ses proches, mais Daniel Abbadie m’avait abordé, à l’orgue de la paroisse du Sacré-Cœur - dont, à l’époque, je n’étais pas encore le titulaire -, et nous avons rapidement sympathisé. C’est ainsi que j’appris que, outre sa passion pour la musique et pour l’orgue, il excellait dans son métier de toiletteur-canin où il avait remporté de nombreux concours nationaux et internationaux. Il était aussi diplômé de la prestigieuse École Hôtelière de Lausanne.

Daniel Abbadie était à l’époque l’élève à l’orgue de Jean-Paul Lécot, l’organiste des Sanctuaires de Lourdes - comme je le fus également moi-même quelques années auparavant.

Or il advint que naquit à Cauterets, sous l’impulsion du Père Jacques Tisné, le projet « fou » de construire un orgue - « fou » lorsqu’on connaît l’ampleur de l’investissement financier nécessaire, à l’échelle d’une paroisse somme toute modeste. À Pau, les frères Michel et Gilbert Pesce avaient pris la succession de l’atelier de facture d’orgues de leur père et commençaient à « se faire des prénoms » dans la profession. Ils furent donc chargés de la réalisation de l’instrument de Cauterets. À nouvel instrument, nouvel organiste, c’est ainsi que Daniel Abbadie devint en 1990 le titulaire de l’orgue neuf de Cauterets. À lui donc désormais la charge de l’accompagnement musical du culte et de l’animation culturelle de l’église. Les années 1990-1995 furent pour Daniel des années « fastes ». Il collaborait avec un curé - l’abbé Tisné - d’un incroyable dynamisme et d’un grand goût pour les arts. Et la municipalité de Cauterets était partenaire de toutes les soirées musicales organisées dans l’église - jusqu’à trois par semaine en saison d’été, entrée gratuite, église remplie ! Daniel donnait quelques concerts d’orgue, mais surtout il se faisait le catalyseur entre tous les musiciens de passage à Cauterets. Chacun était accueilli, flûtistes, violonistes, trompettistes, chanteurs, petits chœurs, bref tous étaient invités à monter « sur scène » - dans le chœur de l’église - pour une soirée de musique partagée avec une assemblée nombreuse et accueillante.

Daniel était un excellent accompagnateur d’instrumentistes solistes. Il savait se mettre au service du soliste. Rôle ingrat que celui d’accompagnateur, si l’on ne recherche que sa gloire personnelle, car le public ne remarque, bien entendu, que la virtuosité du soliste ; mais celui-ci sait bien que, sans son partenaire, il n’est que peu de chose : l’accompagnateur est l’écrin qui met en valeur la perle... Chacun a pu le constater encore le 20 septembre dernier au Sacré-Cœur de Lourdes, où Daniel Abbadie accompagnait son grand ami, le violoniste Zaza Pourtseladze, dans un éblouissant concerto de Vivaldi, à l’occasion d’un concert au bénéfice de la rénovation du toit de l’église.

C’est dans ces années 1990 que je fus invité par Daniel Abbadie à l’orgue de Cauterets. Il était très partageur - qualité rare dans le monde de l’orgue ! La tribune de son instrument était ouverte à tous ceux qui désiraient jouer. Combien de curistes, élèves ou organistes amateurs, ont ainsi pu se partager les claviers tout au long de leurs journées de séjour thermal ! La clé était suspendue à son petit crochet, bien visible, il n’y avait qu’à l’emprunter... Je côtoyais régulièrement Daniel durant ces années, à raison d’une dizaine de concerts que je donnais moi-même à Cauterets, soit en soliste, soit en trio de trompettes.

Avec le départ de Cauterets du Père Tisné, en 1995 - appelé à l’église Saint-Jean de Tarbes -, s’acheva sans doute la période « dorée » de la vie de Daniel. Certes, il faisait toujours partie d’un groupe de musique baroque à Pau, dont il assura longtemps l’accompagnement au clavecin, mais il se trouvait désormais un peu esseulé dans la sphère musicale et liturgique. Il n’empêche que c’est alors qu’il démontra son indéfectible attachement à son instrument et à sa mission d’organiste d’église. Il continua à donner de nombreux récitals avec des solistes, ainsi que des concerts spirituels, notamment avec son amie Jeanne Montaigu et toutes les semaines sans exception, on le voyait faire l’aller-retour Lourdes-Cauterets dans sa petite voiture, chaque samedi soir et chaque dimanche, par tous les temps - et chacun peut imaginer la route de Cauterets enneigée ou verglacée -, pour aller jouer les deux messes et passer les après-midi à l’orgue. Et si son salon était fermé le samedi, c’était bien pour raison musicale !

Pour le peu que j’ai pu en percevoir, Daniel a eu une vie de solitude, dont il avait l’extrême politesse de ne jamais se plaindre. C’était un homme d’une exquise gentillesse, d’une grande discrétion, dont la principale qualité était de mettre en valeur les autres. Il ne donnait que de piètres avis sur lui-même, estimant les autres bien meilleurs que lui, mais sans envie. S’il avouait ne pas savoir improviser à l’orgue, son jeu était d’une grande musicalité, délicat et raffiné. Il se connaissait bien et ne se lançait jamais dans un morceau qu’il aurait estimé au-dessus de ses capacités techniques ; et, bien qu’il fût très émotif, il savait maîtriser son trac, et son jeu en public fut toujours une grande réussite.

Daniel Abbadie, dont le talent était aussi grand que la modestie, nous a quittés. Peu s’en sont aperçus. Ces quelques mots n’ont d’autre ambition que de rappeler qu’à côté de nous, vivait un homme qui gagnait à être connu, qui aimait, respectait et honorait chacun, qui mérite à son tour le respect et l’honneur de tous.

Marc Meyraud,

organiste titulaire
du Sacré-Cœur de Lourdes